#2 Zoom sur : la clarinette tulé

écrit par Noé Petit Bohnert

Vous connaissez sans doute les clarinettes occidentales qui sont utilisées en musique classique. Cependant, la famille des clarinettes est très vaste et désigne par extension les instruments à vent à anche simple comme la clarinette turque (en métal), l’arghûl (Egypte), le dozaleh (Kurdistan), le pugni (Inde), le tizmarine (Kabylie), le sipsi (Turquie), le xeremieta (Ibiza), le launeddas (Sardaigne), l’alboca (Pays Basque) ou encore la clarinette tulé.

La clarinette tulé (ou turè) est un instrument traditionnel des Amérindiens. Elle est utilisée dans une vaste région d’Amazonie allant de la Guyane au Paraguay en passant par le Brésil et la Bolivie. L’attribution de sa création aux Amérindiens a fait l’objet de débats entre musicologues mais elle semble aujourd’hui confirmée par des études ethnomusicologiques plus récentes comme le montre Jean Michel Beaudet dans Souffles d’Amazonie paru en 1997. C’est en particulier sur le travail de Jean Michel Beaudet que nous allons nous appuyer car c’est un spécialiste qui fait autorité en la matière pour s’être rendu directement chez les Amérindiens et avoir publié plusieurs ouvrages qui traitent du sujet. Comme nous venons de le signaler, la clarinette tulé sous ses différentes formes recouvre une large zone géographique comprenant plus de quarante références de groupes régionaux. Nous allons donc nous concentrer sur son utilisation par les Wayãpis situés à la frontière entre la Guyane et le Brésil.

Comme vous avez pu le constater sur la vidéo, les tulés sont principalement jouées en orchestre allant de six à quinze musiciens. Les musiciens soufflent à tour de rôle pour interpréter la mélodie de la danse. Les danses forment des suites de danses qui ont chacune un thème bien précis : moyutule (la danse de l’anaconda), tuleaka (la danse de la tête), pilatule (la danse des poissons)… Il existe trois clarinettes de longueur variées pour obtenir trois hauteurs de son. La plus aiguë se nomme ta’i (enfant) et mesure environ 0,60 mètre. La plus grave, mãmã (la maman) va chercher jusqu’à 1,60 mètre. Enfin, toutes les autres sont de longueurs intermédiaires (mite) et son jouées ensemble pour former un accord très dense et très grave que l’on peut désigner comme un cluster. Le ta’i et la mãmã sont joués par des musiciens plus expérimentés et le choeur peut accueillir des néophytes pour les former. Il existe des personnes référentes pour certaines suites particulières. Ces musiciens connaissent les dizaines de danses qui constitue chaque suite, leur histoire, comment les interpréter, de quelle manière tailler les tulés etc.

La fabrication des tulés et elle aussi très intéressante. Les tulés étant intégralement fabriqués en bambou, l’instrument n’est plus utilisable après trois jours. Ils sont donc toujours fabriqués pour une seule occasion, l’après-midi pour le soir même. Leur taille peut varier en fonction des exigences de la danse qui sera interprétée. En outre, une certaine approximation est toujours acceptée. La première étape consiste à couper les bambous qui serviront de partie extérieure à l’instrument. Les noeuds des bambous sont ensuite perforés pour y insérer les anches taillées au préalable. Le son qui en sort est très grave et timbré, presque rocailleux quand l’anche est usée. Cela est du à un très grand nombre d’harmoniques (notes secondaires qui confèrent le timbre au son qui est émis). Les clarinettes européennes qui sont déjà connues pour être riches en harmoniques en présentent environ quarante. Les tulés, eux, en présente plutôt cinquante.

Bref, c’était une courte présentation de cet instrument qui occupe une place centrale dans les communautés amérindiennes. Il est considéré comme un moyen de s’affirmer culturellement avec une identité propre. D’ailleurs, dernière anecdote pour conclure : chaque groupe régional a sa propre manière de faire sonner les orchestres tulés. Alors quand un groupe change de zone géographique il doit adapter le son de ses tulés pour s’intégrer socialement car : « L’intégration sociale est passée par une intégration acoustique » (J.M. Beaudet Souffles d’Amazonie) ce qui illustre toute son importance.

J’aimerais finir en vous recommandant quelque chose. Faute d’une littérature abondante disponible sur internet, je vous conseille, si vous avez aimé cette découverte des tulés, de vous procurer les livres de Jean Michel Beaudet qui en parlent et qui regorgent d’histoires, d’observations, de réflexions, d’exemples musicaux… Et puis pour écouter comment sonnent les orchestres de tulés, le site du CNRS propose plusieurs enregistrements (je vous mets les liens ci-dessous).

Sources et références :

Souffles d’Amazonie de Jean Michel Beaudet

Yẽngakatu, les belles chansons de J.M. Beaudet

Interview de J.M. Beaudet sur France Musique

Enregistrement sur le site du CNRS

Lien de la vidéo Youtube